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La grande Jacquerie

Découverte

LA GRANDE JACQUERIE
28 Mai – 9 Juin 1358
Article Frédéric DUCHATEL


1ère partie
« Une révolte contre les maîtres du sol »


Jacquerie vient de jacobus, "jacques bonhomme", sobriquet donné par la noblesse au paysan français, surnom typique et méprisant de l’habitant du plat pays, c’est-à-dire de ces innombrables villages, hameaux ou fermes isolées qui forment la campagne française autour de Paris à l’exception des villes fermées et des habitants des châteaux.
C’est à Saint-leu d’Esserent qu’éclate le 28 mai 1358, jour de la Fête-Dieu, une grave révolte paysanne qui sous le nom de Jacquerie s’inscrira parmi les grands évènements de l’histoire de France (Larousse).
La majorité des sources concorde à faire de Saint-Leu le foyer de départ de la Jacquerie.
Par contre, deux versions nous sont livrées qui relatent l’incident autrement appelé «Effroi» par les chroniqueurs d’alors, dont Froissart, peu favorable aux Jacques il est vrai.
- La première, la plus communément répandue veut qu’un groupe de paysans armés de bâtons ait attaqué, ce jour-là, une bande connue pour avoir commis de nombreux vols et pillages dans la région, à l’occasion de l’arraisonnement par celle-ci d’un convoi de ravitaillement fluvial à destination de Paris.
- La seconde, peut-être moins romanesque mais plus vraisemblable, est évoquée par l’historien Pierre Michel dans son ouvrage consacré à l’histoire de notre pays. Celui-ci nous apprend qu’une ordonnance du Régent, celle de Compiègne du 14 mai 1358, enjoint aux nobles de mettre leurs châteaux en état de défense face à l’envahisseur anglais et que, s’ils n’en ont pas les moyens, ils sont autorisés à se servir sur le pays. L’étincelles, qui met le feu aux poudres se produit, nous dit-il, le lundi 28 mai 1358 à Saint-Leu d’Esserent. Il n’y a pas de château à Saint-Leu, mais seulement un prieuré fortifié de moines bénédictins dont la belle église subsiste encore aujourd’hui pour la grande fierté de ses habitants.

Deux cousins Raoul et Jean se tiennent accompagnés d’une petite troupe de chevaliers et d’écuyers dans le bourg de Saint-Leu, venant probablement de Chantilly dont le seigneur est de leurs parents. S’ils sont venus là, c’est pour exiger certaines corvées ou livraisons en nature des habitants des environs pour leur seul profit ou en service commandé par le Régent pour fournir les garnisons de la région, contribuant ainsi au blocus de la capitale en rébellion contre le Régent. Cette dernière hypothèse semble plausible car tenir Saint-Leu, c’est bloquer le cours de la rivière Oise et interdire ainsi le ravitaillement de la capitale par cette importante voie navigable.
Il est probable que les chevaliers ont prévenu de leur arrivée, car ils trouvent en matière de comité d‘accueil un grand nombre de paysans (73) non seulement de Saint-Leu mais également du village voisin de Cramoisy. Il est donc vraisemblable que les nobles sont venus à Saint-Leu exiger quelque chose, mais que les paysans rassemblés s’y refusent et qu’ils sont même groupés pour la résistance. L’affrontement prévu a lieu, et au cours de celui-ci, 9 nobles trouvent la mort. Là deux versions se rejoignent dans l’anéantissement d’une troupe de nobles présente ce jour-là à Saint-Leu par des paysans en colère. Le fait accompli surprend les vainqueurs eux-mêmes. Ils se sont groupés par de résistance locale, mais sans projet. Que faire alorsA l’étonnement succède très vite l’inquiétude. Les résultats de la rixe connus, les seigneurs vont tirer vengeance et ce, sans pitié pour l’exemple, car ce qui vient de se passer à Saint-Leu d’Esserent est extraordinaire et inouï d’audace. Il y eu en pleine effervescence des consultations. Fallait-il rester unis ou au contraire se séparerDans ce cas c’était la mort assurée. Il fallait rester en arme et tirer parti de ce succès inattendu. On était prêt à se battre et à trucider dans les environs les nobles qui «fait rien que détruire et manger tout le menu commun» (numéro spécial du bulletin du syndicat des instituteurs de l’Oise consacré au 600 anniversaire des «Effroi»).

2ème partie
«Les Causes»

La Grande Jacquerie se situe à la fin du Moyen-Age. Elle éclate à la suite d’une longue période de malheurs sur fond de guerre et d’épidémie. Ainsi, dix ans plus tôt, la Grande Peste a fait 80 000 morts rien qu‘à Paris. Un malheur n’arrive jamais seul s’y ajoute la vacance de la noblesse, militairement déconsidérée depuis la défaite de Poitiers en 1356. Si ces événements sont datables et importants, ils ne sauraient à eux seuls expliquer la soudaineté, la violence et l’ampleur de la révolte elle trouve ses origines dans la frustration économique des paysans qui couvait depuis plusieurs décennies. Nous assistons bien là à un conflit social.

Les paysans qui se soulèvent ne sont pas les plus pauvres. Ils appartiennent même à cette catégorie plutôt aisée pouvant se permettre de posséder un train d’attelage complet, c’est-à-dire deux, ou même quatre bœufs, et surtout une charrue. Cette catégorie de paysans subit néanmoins un retournement de situation sensible depuis le début du XIV ème siècle. En effet, durant les deux siècles précédents, une croissance de la demande en denrées alimentaires, résultant de la croissance démographique, ainsi qu’une augmentation régulière des prix du blé, ont permis à ces paysans de vivre dans une certaine aisance sans être vraiment riches. Or, à partir du XIVème siècle, la population se stabilise, voire décroît, suite à la peste noire et à la guerre de Cent ans. Les prix des denrées ne tarderont pas à suivre. Pendant ce temps, le coût des outils fabriqués dans les villes ne cesse de croître. Des outils aussi indispensables à la paysannerie que les socs de charrues, deviennent vite inabordables. Ne pouvant remplacer son outil de travail, cette classe sociale paysanne à l’origine de l’essor des siècles précédents, se voit menacée dans son existence même.

A cela s’ajoutent les exigences des nobles. En effet, les impôts sont payés en monnaie par les paysans or cette monnaie se déprécie en raison des circonstances (guerre, peste) les exposant à des difficultés financières.

Les nobles tentent d’y remédier en exigeant des redevances en nature, depuis longtemps tombées en désuétude. Ils exercent leur droit de justice de plus en plus durement sur une population frappée de plein fouet par une crise démographique devenue économique.

L’énervement des paysans provoqué par cette situation atteint son paroxysme au moment des défaites subies face aux Anglais. S’il ne s’était agi que de défaites militaires, les batailles de Crécy et de Poitiers n’auraient pas eu le même impact. Or non seulement le roi Jean Le Bon est fait prisonnier, mais il doit s’acquitter d’une énorme rançon qui aggravera encore les impôts. Non seulement la France perd le tiers de ses régions qui passent aux mains des Anglais, mais surtout les autorités seigneuriales se révèlent incapables d’assurer la sécurité dans les campagnes françaises. Les paysans sont victimes des incursions anglaises, quand ce n’est pas de la soldatesque du Roi livrée à elle-même. Elle les malmène, leur ôtant parfois la vie, et violente leurs femmes et leurs filles Le «Pacte social» voulait qu’en contre-partie du versement de leurs impôts, les paysans soient en droit d’attendre de leurs châtelains la protection de leurs personnes et de leurs biens. Ce secours n’étant plus assuré, la pression fiscale croissante (surtout celle en nature) qu’exercent les nobles sur leurs paysans devient une domination sociale sans fondement, et de ce fait insupportable aux masses paysannes.

Ce contexte explosif conjugue crise économique (baisse du prix du grain, inflation des produits manufacturés, indispensables au travail des paysans) et guerre d’occupation avec son lot d’insécurité dans les campagnes. L’échauffourée de Saint-Leu d’Esserent sera le détonateur de la plus terrible révolte populaire qu’ait connu le Moyen-Age en 700 ans

Si nous devions résumer d’une ligne cette grave révolte paysanne, nous retiendrons que la Grande Jacquerie protestait contre les nobles, les impôts et la guerre.


3ème partie
«chronique des évènements»


La rixe de Saint-Leu d’Esserent survenue le 28 mai 1358 constitue le signal de la Jacquerie qui va embraser en quelques jours une bonne partie de l’actuelle Ile-de-France mais également la Champagne, l’Amiénois et une partie de la Normandie recouvrant ainsi plusieurs de nos régions administratives et quatorze de nos départements actuels

La rapidité foudroyante avec laquelle la révolte s’est propagée pourrait faire croire que l’action a été préparée de longue date alors qu’en réalité, le soulèvement est presque partout spontané. Il suffit d’une rumeur, du passage d’un courrier, d’une sonnerie de cloches, pour que les paysans rejoints par d’anciens hommes d’armes et des gens de métiers (bouchers, tonneliers, charrons), des marchands d’œufs, de volailles, de fromages et même des sergents royaux et des prêtres, se précipitent sur les châteaux et manoirs, sur les chevaliers isolés avec une rage de détruire et d’exterminer tout ce qui représente l’ordre seigneurial. Mais pas de conspirationla caractéristique de cette révolte étant même son improvisation donc son manque d’organisation.

A la tête des Jacques, un homme Guillaume CARLE ou CALLE habitant de Mello et, semble-t-il élu contre son gré, lance le cri de guerre des paysans exaspérés par les exactions des pillards et les abus des seigneurs : «Debouts les Jacques». En quelques jours, les châteaux flambent,les nobles et leurs familles ainsi que les soldats qui y vivent sont massacrés dans des conditions souvent atroces. Guillaume CARLE condamnera ces excès ayant compris qu’ils ne feraient que desservir la cause paysanne et la conduire à sa perte. Ainsi exhorte-t-il les paysans sous ses ordres, à plus de modération. À Beauvais, Senlis, Meaux, les bourgeois pactisent avec les Jacques. Le coq rouge (le feu) chante de plus belle. De nombreux châteaux sont dévastés et ce sont maintenant des dizaines de milliers de laboureurs qui ont pris les armes (souvent leurs outils de travail (faux, serpes, couteaux). Guillaume notre héros établit alors des contacts avec le puissant Etienne Marcel, Prévôt des marchands de Paris qui enflamme aussitôt la Capitale.

Le 1 Juin, l’armée paysanne attaque Compiègne mais doit battre en retraite tandis qu’un de ses chefs est décapité à Meaux. Le 06 Juin, la jonction est faite entre les Parisiens et les Jacques. Ensemble, citadins de la Capitale et paysans prennent le château d’Ermenonville. Mais la réaction des nobles ne se fait pas attendre. Le 09 Juin, sous le commandement du Roi de Navarre Charles le Mauvais, ils prennent Meaux où un effroyable bain de sang noie la ville rebelle qui était entrée dans l’alliance citadins illustrant en quelque sorte la solidarité du monde du travail contre une classe improductive devenue rentière puisque ayant abandonné ses devoirs de protection des plus humbles et de sécurisation des campagnes. Quant aux Jacques, ils sont défaits le jour même à Mello, et, comble de l’ignominie par des troupes de l’envahisseur anglais allié à Charles le Mauvais.


Guillaume pendant ce temps, sous couvert d’une trêve proposée, par Charles le Mauvais quelques jours avant et ayant pour but soi-disant de parlementer, se rend au lieu convenu c’est-à-dire à Clermont de l’Oise en toute confiance, sans prendre la moindre précaution pour assurer sa sécurité. C’est ainsi que cet homme intelligent, aux valeurs chevaleresques, sans doute plus noble d’esprit que bon nombre de nobles en titre va se précipiter tête baissée dans le piège tendu par Charles le Mauvais. A peine a-t-il franchi les limites du camp, qu’il est arrêté sur le champ, puis décapité après avoir été couronné d’un trépied rougi au feu, lui dont certains n’hésitaient pas à surnommer le roi Jacques

Ainsi, s’acheva la plus grave révolte paysanne qu’ait connu le Moyen Age. Des milliers de Jacques furent exterminés sans autre forme de procès ou remis fermement dans leurs conditions serviles. Néanmoins, nous noterons que le Roi de France en délicatesse avec sa noblesse émettra nombre de lettres de rémission qui permirent de sauver beaucoup de paysans, les soustrayant à la folie meurtrière des nobles, qui n’oublieront jamais la terreur qu’ils connurent ces quelques jours du printemps1358. Ce fut là une vaine tentative de la Monarchie que de vouloir essayer de constituer contre la noblesse, une alliance entre le trône et le Peuple. Il convient d’ailleurs de préciser que les Jacques ne s’en prirent jamais aux symboles de la Royauté, leurs chefs proclamant même leur loyauté envers la Couronne, et, déambulant avec leurs troupes improvisées dans les campagnes, sous des bannières fleurdelisées et scandant le célèbre «Montjoie Saint-Denis», cri de ralliement des monarques français lorsqu’ils partaient à la guerre.
La répression nobiliaire fut un moment extrêmement fort de ce dualisme social qu’avait représenté la Jacquerie. C’est probablement à la solidarité de classe (qu’elle soit inconsciente ou préconsciente ou réflexive) qui prévalait à la sortie de cette épreuve que l’ont peut faire remonter la rumeur persistante jusqu’à nos jours de souterrains qui relieraient tous les châteaux entre eux.

Un dernier point concernant un absent de taille dans ces évènements : l’Eglise. Soulignons à ce sujet, que les Jacques ne lui firent jamais subir de dommages, pas plus à ses gens qu’à ses biens. Ainsi, à Saint-Leu d’Esserent, les moines bénédictins construisirent même des fours à pain, adossés aux remparts du monastère près de l’entrée pour nourrir les femmes et les enfants des Jacques partis en rébellion contre leurs oppresseurs.
Notons pour l’anecdote que certains nobles très peu nombreux il est vrai, apportèrent leur soutien aux Jacques allant jusqu’à les ravitailler à l’exemple de Marguerite de Valois qui se le fit durement reprocher par ses pairs.

Ainsi s’achève sur un échec l’une des plus sanglantes révoltes paysannes qu’ait connu la France. Les paysans auront malheureusement encore à subir le joug de leurs seigneurs pendant quatre longs siècles, avant que la Révolution Française ne les affranchissent de leurs servitudes le 4 Août 1789.



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